Je n’avais pas l’habitude de rester longtemps.
D’habitude, il me faisait comprendre, vers 7 heures du matin, qu’il était temps pour moi de prendre congé. Alors, dans le matin gris et brumeux, je trainais les pieds vers l’arrêt de bus désert. J’avais toujours un nœud dans les tripes. J’attendais mon bus en espérant secrètement le voir débarquer et me dire « finalement, j’aimerais boire un café avec toi ». Mon bus finissait par arriver, et j’étais obligé d’y monter et de m’installer silencieusement. Parce qu’il était clair que je n’allait pas passer la journée sous l’abribus. J’observais sur le trajet, la route filer et me séparer de lui mètre par mètre. J’avais toujours une violente envie de chialer mais je m’empêcher, parce qu’il y avait des gens autour. Je ne prenais jamais le métro, je rentrais chez moi à pieds depuis le terminus. Et au milieu du trajet, mon pas se faisait tremblant et je finissais par chouiner et vider mon corps de toute l’eau qu’il abritait. J’arrivais chez moi où toute la population était encore endormie. Je me cachais sous le jet de la douche pour ne pas avoir à expliquer.
Expliquer que j’avais passé une bonne soirée mais que ça n’irait pas plus loin. Expliquer que je n’arrivais pas à l’oublier, à juste monter dans le bus et partir. Que je refusais de ne plus être spéciale. De ne plus être son « quelqu’un ». De ne plus être son centre de gravitation.
Alors quand je me suis réveillé vers 9 heures, ce matin-là et que j’étais toujours dans ses bras, j’ai sentie qu’il se passait un truc. Peut être qu’on a grandis. J’ai paressé dans ses draps.
On a bus le thé que j’avais apporté. Une théière. Puis deux. Puis trois. Une série. Un épisode. Puis deux. Puis trois. Puis les heures qui passent.
Midi et je ne suis toujours pas sous l’abribus. Je frotte ma joue contre sa barbe, il sourit. Ce sourire qui sera suivie du « t’es mignonne ». On raconte beaucoup de conneries. Je ne ris jamais autant qu’avec lui. Il n’y a pas de gêne entre nous, on est nous-mêmes. J’ai l’impression de respirer pour de vrai. On se fait du pop corn, on regarde le feu de cheminée, serrer l’un contre l’autre sur son canapé. Je me love dans ses bras, je profite de la chaleur de son corps. Il tape des trucs sur son clavier et passe sa main dans mes cheveux. On parle peu, on se cherche.
On décide d’un commun accord de m’amener vers l’abribus. Il est 16 heures et des poussières, il enfile un survêt et prends son parapluie. Il m’accompagne sous la pluie. On se dit au revoir avec une bise. Ça me ferait presque rire sur le coup. Il tourne les talons et retourne tranquillement chez lui. Sa silhouette se fait de plus en plus petite. J’allume une cigarette, je tremble. Mais je n’ai pas ce nœud. Je n’ai pas envie de pleurer. Je souffle la fumée en écoutant la pluie. Je reçois un message de lui.
Le bus arrive, je mets mon casque et je lance une chanson au hasard.
Et cette fois je peut fixer la route sans me faire violence.
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